
Quand je pense qu'à cause de cette couverture ringarde j'ai failli ne pas acheter ce petit recueil d'historietas protégé par un emballage plastique l'an dernier dans un kiosque de Santiago...
Et puis je me suis dis que comme je ne remettrai pas les pieds de sitôt au Chili, c'était peut-être l'occasion de voir à quoi ressemblait ce fameux
Misterix dont j'avais vaguement entendu parler.
Pourtant, ce n'est pas le super-héros à la ceinture atomique de l'Italien
Alberto Ongaro (scénariste de
L'As de Pique et de L'Ombre pour Hugo Pratt) et de l'Argentin
Eugenio Juan Zoppi qui allait me créer une des plus belles surprises de ces dernières années, mais - qui l'eut cru ?- le bellâtre aux faux airs de
Michel Vaillant, à droite sur la couverture, et dont je n'avais jusqu'à présent jamais entendu parler :
Vito Nervio.
La première apparition de Vito Nervio,
par Emilio Cortinas et Mirco Repetto,
paru le 10 octobre 1945Ce détective argentin
(qui devrait son prénom au navigateur argentin Vito Dumas) naquit en 1945 de l'imagination du scénariste d'origine italienne
Domingo "Mirco" Repetto et de la plume du dessinateur uruguayen
Emilo Cortinas dans le premier numéro de la revue argentine
Patoruzito.
Visiblement inspiré des classiques américains,
Alex Raymond en tête, bien que le héros évoque également par ses attitudes le
Dick Tracy de
Chester Gould, le trait de
Cortinas est des plus honnêtes, la qualité du dessin me paraissant nettement supérieure à celle de nombreux et banals fumetti de gare, pourtant plus connus.
Mais là où ça devient rigolo, c'est que le 30 octobre 1947, après que l'Argentin
Leonardo Wadel eut repris les scénarios,
Cortinas, décidant de rentrer au pays, céda à son tour sa place à un jeune compatriote, de trois ans son cadet, alors âgé de vingt-huit ans, un certain...
Alberto Breccia !
"El caso del "Kili-Kili-Ussore-Buana"
Alberto Breccia/Leonardo Wadel
Ceci n'est pas un extrait de Tarzan...
... et cela n'est pas une planche de Mandrake !

Après s'être débarrassé de son jeune faire-valoir
Martín,
Vito Nervio, sans jamais renier son identité de porteño et revenant toujours à Buenos Aires, partira affronter à travers le monde le gang du
Triangle vert et la méchante
Madame Zabat (en français dans le texte !) dont il est secrètement amoureux, formant ainsi probablement un des premiers couples sado-masochistes de l'Histoire des historietas.

Il est amusant de constater les nettes influences initiales de
celui qui, lui-même, inspirera plus tard de nombreux autres pointures du Neuvième Art, comme par exemple
José Muñoz ou
Frank Miller.
Impressionnante aussi, l'évolution stylistique entre "
El caso del "Kili-Kili-Ussore-Buana"", paru en 1952 et "
Vito Nervio contra el Triángulo Verde", paru en 1957 et 1958. La trame de ces aventures est certes des plus classiques
(cette dernière à un côté très "Charlier"), mais cela n'empêche pas de deviner déjà par moment les prémices des futures audaces graphiques de
Mort Cinder, en 1962.
"Vito Nervio contra el Triángulo Verde"Alberto Breccia/Leonardo Wadel


Breccia et
Wadel animeront le personnage jusqu'à la fin des années 50. Une brève reprise, dans un style plus "pop" (que je n'ai pas vu) aura même lieu en 1970, sans rencontrer le succès escompté.
Sauf erreur de ma part, il me semble que ces aventures au charme suranné soient inexplicablement inédites en France, que ce soit en album ou même dans les périodiques.
Vito Nervio est même ignoré dans le trop mince catalogue "
Historieta - Regards sur la bande dessinée argentine" édité par Vertige Graphic en 2008.
C'est pourquoi je me suis permis de vous présenter ici un peu plus d'images que d'habitude, en espérant que cela ne gênera personne.
Je me suis par ailleurs
très largement inspiré pour ce billet des passionnants textes de présentation de ce seizième volume de la salutaire collection
Biblioteca Clarín de la Historieta, signés
Carlos Trillo et
Diego Accorsi.
Liens :
D'autres extraits sont présentés sur le blog de Rotebor,
Peripecias de Chiquirritipis.
Bibliographie française, espagnole, italienne et anglaise d'
Alberto Breccia.