
J'ai fait la connaissance de
Gilles Rochier en 2007 lors du festival malouin "
Quai des Bulles" : il y tenait un petit stand en compagnie de son ami
Jacques Des Portes avec qui il avait auto-édité
Thony Blanco, un petit coffret de deux albums dont la particularité était de présenter deux versions du même scénario, mis en image par chacun des deux compères.
Thony Blanco par Jacques Des Portes
Le fait d'apprendre de la bouche-même de
Gilles Rochier que leur production-maison avait été encollée par sa propre grand-mère sur la table de sa cuisine fut l'argument de vente décisif (j'aime les histoires trash).
Le pétillant personnage et le concept m'ayant tout de suite séduit, nous entamâmes une discussion à bâtons rompus qui nous mena sur le "brûlant" sujet "des banlieues".

Et c'est là que je me tapai la méga-honte :
T. T : -
"Tu vois, ce qui manque, c'est un type qui fasse des histoires sur la banlieue, la vraie, mais pas celle de Tardi, celle d'aujourd'hui ..." (le con ...)
G. R :
- " Ah ben, c'est exactement ce que je fais depuis plus de dix ans."T. T :
- "... Ah ? Hum ... Brrrrm, euuuuh, c'est à dire, ... Je."
Intérieurement :
-"Bon, ferme ta gueule là."G. R :
- "D'ailleurs, il y a un stand là-bas où ils ont un de mes bouquins, Dernier Étage, à 2 €, si tu veux te faire une idée."
Le plan pour aller chez Gilles Rochier
Ce que je ne savais pas non plus, c'est qu'entre-temps (en 2006), la boîte où
Gilles bossait depuis douze ans avait coulé, et qu'il avait touché le fond avec, essayant de surnager à l'aide d'une bouée, curieusement confectionnée par son médecin généraliste à l'aide de boîtes d'antidépresseurs (Ah, ces généralistes ... Ch'te jure ! Y'aurait de quoi écrire un
blog !) ...
Loin de moi l'idée de faire un papier voyeur à la
Closer, je voulais juste attirer votre attention sur le très beau
Temps Mort, le petit dernier dont
G. Rochier a récemment accouché, mettant à profit cette parenthèse imposée dans sa vie, aussi involontaire que brutale.
(la parenthèse, pas sa vie)G. Rochier y raconte, avec son dessin "brut de décoffrage", sobrement rehaussé par une efficace bichromie (dûe à
Jean-Philippe Garçon), comment il avait traversé cette difficile épreuve, entouré par sa famille, secoué jusque dans son pieu par ses amis que son boulot avait pourtant fait perdre de vue, et surtout motivé par son carnet de croquis, loin de qui il m'avoua "se sentir mal au bout de deux jours".
C'est ce salutaire carnet qui lui permettra d'observer justement, avec finesse et tendresse, cette "banlieue" dont on parle en se bouchant le nez dans les journaux télévisés et que l'on assimile trop souvent à la "racaille" dans les discussions pas seulement parisiennes.
La réalisation de ces bouts de dessins l'aidera finalement à se réveiller et à redécouvrir petit à petit la vraie vie (pas celle des BD d'héroïque-fantaisie) et ses petits plaisirs, réapprenant à causer le vrai français avec ses vieux potes, reprenant plaisir à collectionner les onéreuses
Nike, bouffer le classique bo-bun du boui-boui asiatique ou boire un café dégueulasse chez le connard de buraliste d'en-bas.

Il réussira finalement à prendre du recul, et même de la hauteur sur tout ce petit monde en allant s'isoler, comme il le faisait déjà dans
Dernier Étage, pour méditer (sans gourou, psy, ni autre illuminé en soutane ou à chapelet) et se remettre en question, toujours en dessinant, sur la canopée des tours - ses tours - qu'elle soient de
Colombes ou de
Nanterre, et qu'il arrive à rendre humaines et "aussi belles que des grands arbres".
Nanterre, Neuf-Deux (Deux-Neuf en verlan)
En conclusion, je n'oserai(s ?) pas dire que cette mise au chômage aura finalement été une chance pour
Gilles Rochier, mais en tous les cas, cela aura été une aubaine pour nous autres lecteurs, qui avons ainsi pu découvrir un grand auteur de "bande dessinée contemporaine".
Pour toutes ces raisons au moins, ce livre devrait se trouver dans toutes les bonnes ... banlieues (au moins à la médiathèque !).
Ah ben oui, c'est la banlieue, quand même ! :-)