samedi 13 juin 2009

"♫ ... Mais fan jusqu'au beau dessin...♬"


(supplément-pirate au billet du 12 juin du Blog de Li-An)

En 1987, mon âge d'or spiroutien à moi était terminé depuis un moment : Yann et Conrad avait été virés en 1982 et le Spirou de Chaland non retenu la même année, celui de Tome et Janry confondait désormais grand guignol et aventure humoristique.

Les si belles unes pour lesquelles les dessinateurs donnaient autrefois le meilleur d'eux-mêmes n'étaient plus que de banals agrandissements quand il ne s'agissait pas d'immondes montages (ne parlons même pas des animations de couvertures jadis animées par Franquin, Roba ou -encore- Tome et Janry...), à présent simplement remplacées par un logo à gerber.

Le génial Flagada avait fini par subir le même sort que le dodo mauricen et avait été remplacé par des Motards (ancêtres du Joe Bar Team), l'humour de Degotte m'étant subitement et inexplicablement devenu étranger.
Moi qui n'était pas fan des séries réalistes, j'étais servi avec des Timour d'un Sirius probablement gâteux (?), un Cristal de Maric et Marcello qui ne confirmait pas les espoirs que j'avais mis en lui ; même le Kogaratsu de Michetz et Bosse était devenu illisible, la faute à des couleurs dégueulasses.
Gaston Lagaffe
avait bien tenté un retour à doses homéopathiques fin 1986, mais donnait l'impression d'être sous neuroleptiques...

Bref, je filais un mauvais coton et décidai, le cœur gros, d'arrêter de dépenser 7F50 chaque mercredi.

C'est donc contre toute attente, sous la mandature de Philippe Vandooren, alors que les expériences du précédent rédac'chef fou Alain De Kuyssche n'étaient plus qu'un lointain souvenir, que j'appris à la radio la parution, ce 5 mai, du Journal de... Gaston ! Je me ruai au kiosque à journaux le plus proche.

Ce numéro spécial était censé fêter, à quelques semaines près, les trente ans du plus célèbre des "héros sans emploi" de la bande dessinée franco-belge (les anglo-saxons ont Andy Capp), apparu -comme chacun le sait- dans le n°985 du beau journal de Spirou le 28 février 1957.

Contrairement aux précédents "suppléments historiques" du magazine -Mini-récits, Classiques Dupuis (reprenant les Héroïc-Albums) et autres Trombone illustré- habituellement imprimés en petit format et agrafés au centre du magazine, le Journal de Gaston fut édité au format tabloïd (38 x 27 cm), et c'est le n°2560 de Spirou lui-même qui, une fois n'est pas coutume, avait été inséré au milieu de ces vingt-quatre pages hors-série (vendu 20 F tout de même!).


Ce qui était censé être un O.B.D.N.I. se révéla être finalement très décevant à la lecture, n'étant principalement constitué que d'un rédactionnel soporifique illustré par des images découpées à droite et à gauche dans les albums de Gaston Lagaffe, deux (!) demi-pages de bandes dessinées signées Deliège et Pévé et quelques illustrations -tout de même- de Tome & Janry, Bercovici, Degotte, Hausman et Jidéhem. Le gag inédit de Franquin était rendu illisible, bêtement recouvert par un sandwich que Lagaffe avait oublié sur la photocopieuse, gag ultime (rires enregistrés).

En raison de son format atypique, ce supplément ne put être intégré dans les fameuse reliures cartonnées du magazine, ce qui explique sans doute pourquoi il n'est aujourd'hui connu que par les spéculateurs et les collectionneurs border-line.
Il contenait tout de même deux pépites :

- la première était signée Tome & Janry (encore eux) qui animèrent pour l'occasion quelques-uns des personnages secondaires du monde de Gaston, démontrant tous leurs talents de gag-men qu'ils allaient ultérieurement user (jusqu'à la corde) avec le Petit Spirou.





- la seconde pépite (oubliée même par BD Oubliées.com qui l'attribue à Franquin !) fut l'œuvre de Luc Warnant, le trop bref dessinateur de Timothée Octave Wang et de Soda, qui lui, eut l'excellente idée de rappeler Freddy-les-doigts-de-fée à notre souvenir.
On sait que Warnant avait refusé une proposition de collaboration faite par Franquin lui-même et que (d'après Yann) Franquin aurait même émis le souhait qu'il reprenne Gaston Lagaffe. Toujours est-il que Warnant décida du jour au lendemain, au beau milieu du troisième épisode des aventures de Soda (l'affaire du vrai-faux pasteur), d'abandonner la Bande Dessinée pour la 3D.
Pour moi, Warnant ne fut pas un simple "suiveur", mais bien un digne héritier de Franquin, au même titre que Conrad, Roba, Tillieux ou Chaland. Mais on va encore me traiter de nostalgique. Je vous laisse savourer.

"Freddy-les-doigts-de-fée"
par Luc Warnant
in Le Journal de Gaston,
supplément au magazine Spirou n°2560 du 5 mai 1987
éditions Dupuis.
(en ce qui concerne le trou, Gaston n'y est pour rien !)

(Merci à Julien qui m'a signalé une passionnante interview de Warnant chez Brussels BD Tour)

lundi 8 juin 2009

Le testament de M. Pompe


Vous vous souvenez de La Baïonnette, cet hebdomadaire satirique illustré, publié de 1915 à 1920 ?
Je me suis régalé en visitant le site consacré à cette revue que je vous avais indiqué tantôt, le parcourant de fond en comble, découvrant ou redécouvrant tous ces dessinateurs, plus ou moins connus, voire tombés aux oubliettes un quart de siècle après la naissance des premiers magazines photographiques.
Et puis, dans le n° 244 du 11 mars 1920, un des derniers parus, le dessin d'un certain Pierre Lissac, connu entre autres pour ses illustrations érotiques réalisées en 1932 pour Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, m'a interloqué.


Mille sabords ! Où avais-je déjà vu semblable image ? Cela ne vous rappelle donc rien ?
Cherchez bien.
Cette image a travaillé ma mémoire visuelle pendant des semaines.

Et puis, profitant lâchement de la Fête des Mères, j'ai fini par aller récupérer chez Grand-mère Totoche LE fameux album contenant cette case mythique (au moins pour moi).

Hergé
"L'affaire Tournesol"
éditions Casterman

1956









Certes, il ne doit pas y avoir trente-six manières de représenter en respectant sa lisibilité une telle scène (on retrouve en particulier dans les deux cas le trajet de l'automobile inscrit dans la diagonale haut-gauche/bas-droite, préconisée dans tout bon manuel de BD qui se respecte).
Pourtant, bien qu'on ne puisse évidemment pas parler de pompe ici, je trouve la ressemblance troublante.
Je suis bien conscient que ma myopie paranoïaque me joue certainement encore un tour, mais je ne puis m'empêcher de me demander si Georges, Bob ou Jacques eurent pu avoir un jour ce magazine entre les mains.

Bon, comme dirait le gendarme au bas de la page 38 : "Euh... Je ... Hem... C'est bon pour une fois..." !
Circulez.

Un autre exemple de source d'inspiration possible ici.

samedi 6 juin 2009

Vito Nervio contre Misterix


Quand je pense qu'à cause de cette couverture ringarde j'ai failli ne pas acheter ce petit recueil d'historietas protégé par un emballage plastique l'an dernier dans un kiosque de Santiago...
Et puis je me suis dis que comme je ne remettrai pas les pieds de sitôt au Chili, c'était peut-être l'occasion de voir à quoi ressemblait ce fameux Misterix dont j'avais vaguement entendu parler.
Pourtant, ce n'est pas le super-héros à la ceinture atomique de l'Italien Alberto Ongaro (scénariste de L'As de Pique et de L'Ombre pour Hugo Pratt) et de l'Argentin Eugenio Juan Zoppi qui allait me créer une des plus belles surprises de ces dernières années, mais - qui l'eut cru ?- le bellâtre aux faux airs de Michel Vaillant, à droite sur la couverture, et dont je n'avais jusqu'à présent jamais entendu parler : Vito Nervio.

La première apparition de Vito Nervio,
par Emilio Cortinas et Mirco Repetto,
paru le 10 octobre 1945


Ce détective argentin (qui devrait son prénom au navigateur argentin Vito Dumas) naquit en 1945 de l'imagination du scénariste d'origine italienne Domingo "Mirco" Repetto et de la plume du dessinateur uruguayen Emilo Cortinas dans le premier numéro de la revue argentine Patoruzito.
Visiblement inspiré des classiques américains, Alex Raymond en tête, bien que le héros évoque également par ses attitudes le Dick Tracy de Chester Gould, le trait de Cortinas est des plus honnêtes, la qualité du dessin me paraissant nettement supérieure à celle de nombreux et banals fumetti de gare, pourtant plus connus.

Mais là où ça devient rigolo, c'est que le 30 octobre 1947, après que l'Argentin Leonardo Wadel eut repris les scénarios, Cortinas, décidant de rentrer au pays, céda à son tour sa place à un jeune compatriote, de trois ans son cadet, alors âgé de vingt-huit ans, un certain... Alberto Breccia !

"El caso del "Kili-Kili-Ussore-Buana"
Alberto Breccia/Leonardo Wadel
Ceci n'est pas un extrait de Tarzan...

... et cela n'est pas une planche de Mandrake !



Après s'être débarrassé de son jeune faire-valoir Martín, Vito Nervio, sans jamais renier son identité de porteño et revenant toujours à Buenos Aires, partira affronter à travers le monde le gang du Triangle vert et la méchante Madame Zabat (en français dans le texte !) dont il est secrètement amoureux, formant ainsi probablement un des premiers couples sado-masochistes de l'Histoire des historietas.


Il est amusant de constater les nettes influences initiales de celui qui, lui-même, inspirera plus tard de nombreux autres pointures du Neuvième Art, comme par exemple José Muñoz ou Frank Miller.

Impressionnante aussi, l'évolution stylistique entre "El caso del "Kili-Kili-Ussore-Buana"", paru en 1952 et "Vito Nervio contra el Triángulo Verde", paru en 1957 et 1958. La trame de ces aventures est certes des plus classiques (cette dernière à un côté très "Charlier"), mais cela n'empêche pas de deviner déjà par moment les prémices des futures audaces graphiques de Mort Cinder, en 1962.

"Vito Nervio contra el Triángulo Verde"
Alberto Breccia/Leonardo Wadel





Breccia et Wadel animeront le personnage jusqu'à la fin des années 50. Une brève reprise, dans un style plus "pop" (que je n'ai pas vu) aura même lieu en 1970, sans rencontrer le succès escompté.

Sauf erreur de ma part, il me semble que ces aventures au charme suranné soient inexplicablement inédites en France, que ce soit en album ou même dans les périodiques. Vito Nervio est même ignoré dans le trop mince catalogue "Historieta - Regards sur la bande dessinée argentine" édité par Vertige Graphic en 2008.
C'est pourquoi je me suis permis de vous présenter ici un peu plus d'images que d'habitude, en espérant que cela ne gênera personne.
Je me suis par ailleurs très largement inspiré pour ce billet des passionnants textes de présentation de ce seizième volume de la salutaire collection Biblioteca Clarín de la Historieta, signés Carlos Trillo et Diego Accorsi.

Liens :
D'autres extraits sont présentés sur le blog de Rotebor, Peripecias de Chiquirritipis.
Bibliographie française, espagnole, italienne et anglaise d'Alberto Breccia.