mercredi 18 mars 2009

Aux sources d'Arzach

comics 130 couverture moebius
Les grands écrivains de Science-Fiction comme Isaac Asimov sont parfois considérés comme de véritables visionnaires. Mais les dessinateurs du genre ne sont souvent pas en reste.
Voici par exemple cette incroyable interview de Raymond Poïvet, réalisée par Jean-Pierre Dionnet en 1971 pour le cinquième numéro du fanzine Comics 130 édité par les jeunes éditions Futuropolis (soit un an avant leur création, si l'on en croit Wikipedia !), sur laquelle je suis tombé récemment.

- Primo, il prévoit le succès de Blaise pratiquement quarante ans avant sa parution en album :

Jean-Pierre Dionnet : (...) Que pensez-vous de la bande dessinée ?
Raymond Poïvet : La bande dessinée est un art primaire, fait de conventions. Il ne faut pas demander d'efforts aux lecteurs, mais leur donner la facilité. D'ailleurs, le lecteur moyen se moque éperdument de la façon dont une bande dessinée est construite ; il préfère le roman-photo plus près de la réalité. La bande dessinée doit évoquer quelque chose, c'est ce qui importe pour le lecteur, mais il se désintéresse du dessin ; «Dick Tracy», par exemple, est un code : les méchants ont une sale tête, etc. . . Le lecteur sait d'emblée dans quelle catégorie rentre un personnage.
Dionnet : Vous croyez donc à une supériorité du roman-photo sur la bande dessinée par rapport au lecteur moyen ?
Poïvet
: Bien sûr, beaucoup de lecteurs préfèrent le roman-photo, plus vrai. Il faut dire d'ailleurs que la force du dessinateur étant la création, s'il se contente de reproduire fidèlement, une bonne photo est préférable.
Dionnet : Cela paraîtra monstrueux à certains ...
Poïvet
: Regardez dans l'histoire de la bande dessinée, l'histoire des bulles a paru monstrueuse aux grandes personnes habituées au texte sous l'image. . .

- Secundo, le dessinateur des Pionniers de l'Espérance prédit l'invention du baladeur numérique et du livre numérique avec trente ans d'avance :

Dionnet : Vous faites donc partie de ceux pour qui la bande dessinée classique telle qu'on la conçoit actuellement est condamnée ?
Poïvet
: Oui, et la supériorité de la bonne bande dessinée sur le roman-photo n'empêchera rien. Par exemple, les graveurs sur bois : ils pensaient que la photo ne valait pas grand-chose et croyaient que leur métier durerait encore longtemps. Il n'y a plus de graveurs sur bois... Un autre exemple, j'ai été dessinateur de mode. Lorsque sont apparues les premières photos de mode, nous avons ri : c'était laid et terne. Or, les photographes de mode ont eu raison des dessinateurs bien que beaucoup de toilettes étant jolies sur une femme dessinée devenaient importables sur une femme en chair et en os.
Dionnet
: En résumé, comment voyez-vous l'avenir de la bande dessinée ?
Poïvet
: Je vois la disparition du livre. Bien des gens ne peuvent l'imaginer ; même en prenant l'intermédiaire du livre dessiné avec écouteurs pour la lecture. Nous allons vers un monde de l'image, le texte demandant un effort de compréhension doit disparaître. Pensez aux petits cirques qui passaient une ou deux fois l'an dans les villages ; c'était la fête pour les habitants du pays qui en parlaient toute l'année. Maintenant, ils appuient sur le bouton de leur téléviseur et peuvent regarder sans effort les émissions de Gilles Margaritis qui présentent des numéros bien meilleurs que les petits cirques qui sont condamnés.


- Tertio, on découvre que Poïvet avait fait son "Arzach" dès 1964, soit 11 ans avant Mœbius (qui signe d'ailleurs, cela n'aura échappé à personne, la couverture du zine) :

mix 315 poivet comics 130"Allo ! Nous avons retrouvé "M.I.X."315 ! Il est vivant nous allons le sauver !!! "
in Comics 130 n°5, Futuropolis, 1971
(N.B de Raymond Poïvet : Je tiens à signaler qu'avec le recul du temps, cette bande dessinée ne peut être valable que sur le plan "historique" de la B.D., en effet, elle a été réalisée en 1964. Elle n'est plus justifiée en 1971, vu ce qui se fait actuellement.)

Dionnet : Pourquoi avez-vous fait un jour une histoire sans parole ?
Poïvet
: Parce que je voulais me faire plaisir en faisant des images sans texte, sans contrainte. C'était un besoin de défoulement. Ainsi, je me libérais du scénariste, non pas que je sois contre le texte mais je suis contre son abus ; chez les scénaristes, je réprouve également le goût de la redondance : c'est ridicule de faire dire à un personnage qu'il fait beau et qu'il est dix heures quand le dessin est composé d'un réveil marquant dix heures et qu'il y a un soleil radieux.

(...)
Dionnet
: Revenons à cette histoire sans parole et à son pourquoi.
Poïvet
: Après avoir lu des tonnes de choses inutiles comportant bon nombre de répétitions, j'ai donc eu envie d'images sans texte, mais j'avais une petite idée derrière la tête : montrer cette histoire à des scénaristes pour leur faire mettre un texte.
Dionnet
: Toujours votre méfiance envers le texte...
Poïvet
: Je suis anticonformiste par conformisme. La plupart des scénaristes «pondent» par principe. Contrairement à ce que l'on peut penser, je suis fidèle au texte mais s'il n'y a rien dans un texte et qu'il y a une grande image, je suis tenté de trahir un peu la bande. Il faut que le dessin et le texte soient indissociables. II ne faut pas que l'un trahisse l'autre.
Dionnet
: Mais dans cette histoire, l'absence de texte crée une situation différente ?
Poïvet
: Oui, elle oblige le dessin à suffire à ce que l'on désire exprimer.
Dionnet
: Vous avez réalisé cette histoire en 1964. Il y a eu depuis plusieurs tentatives de ce genre aux Etats-Unis. Pensez-vous que cela soit intéressant et qu'il faille faire d'autres tentatives dans ce sens ?
Poïvet
: Bien sûr.


Dingue, non ?
Je suis scié.
Pas vous ?

interview dionnet poivet comics 130 part 1
interview dionnet poivet comics 130 part 2

19 commentaires:

Raymond a dit…

Alors ça, c'est un scoop !

Arzach est un de mes grands chocs en matière de bande dessinée. J'ai toujours été fasciné par ces petites histoires dont il fallait percer le sens. Je croyais que personne n'avait fait cela auparavant (histoire muette, univers onirique, dinosaures volants ...) et que c'était unique. Moebius semblait avoir créé quelque chose de complètement nouveau. Je déchante, donc !

Aaargl ! Damned ! Malédiction ! Tonnerre de Brest ! Blood'n guts !

Je suis tout penaud.

Gir/Moebius connaissait Poivet (qui dessinait en même temps que lui dans Pilote) et il devait évidemment connaître ces planches.

Druillet, qui est parfois assez caustique, déclarait une fois (je ne sais plus dans quelle interview) que Moebius avait beaucoup imité et qu'il n'avait jamais vraiment imaginé quelque chose de nouveau. Aurait-il dit vrai ?

Malédiction ! Tu démolis mes illusions, Totoche :-(

Bon ... il reste Major Fatal, quand même !

Totoche Tannenen a dit…

Euuuuh, désolé Raymond. C'était pour de rire. Et puis, comme dirait Jean-Pierre Gauffre (sur France-Info), "tu n'es pas obligé de me croire".
Moi, le choc, je l'ai ressenti avec "L'Incal Noir". Je n'ai découvert Arzach qu'après.

Geert a dit…

c'est une blague alors ?

Guillaume a dit…

Absolument fabuleuse, cette planche de PoÏvet ! Influencé, Moebius ? sûrement ! Mais il a fait du pur Moebius. Et des types à cheval sur des reptiles volants préhistoriques, ça s'est fait avant Moebius et Poïvet, je pense à tous ces films de série B américains, aux trucages de Ray Harryausen ...
Merci pour ces infos Totoche !

Li-An a dit…

Ce qui est sûr, c'est que Moebius était une vraie éponge qui s'imprégnait de tout ce qu'il rencontrait. D'autres "amis/collègues" à Giraud ont pu dire que c'était un "singe savant". Franchement, ça ne m'étonnerait pas qu'il ait vu cette planche et qu'il ait poussé le concept plus loin (un des chocs de Arzack c'était aussi la couleur directe et le look qui explosait littéralement les conventions. Sur cette planche de Poïvet on reconnait du Barbarella par exemple).

Totoche Tannenen a dit…

Houla, je ne me permettrais pas d'accuser Meœbius de plagiat !
Bien sûr qu'en faisant Arzach il a fait du "pur" Mœbius, et rien d'autre.
Poïvet a peut-être pu, parmi d'autres sources, l'aiguiller vers quelque chose de différent...
Et puis qui n'a pas eu de modèle ? Poïvet n'est pas le pire !
Si cela était vrai (ce qui reste à prouver), cela ne retirerait bien entendu aucun mérite à mes yeux à ce grand dessinateur qu'est Jean Giraud.
Comme vous certainement, ses histoires m'ont fait rêver toutes ces années, que ce soit avec Blueberry, l'Incal, Arzach, le Garage hermétique, etc...
Ouf, vous voilà rassurés, je présume.

Totoche Tannenen a dit…

Li-An >
Ayant dessiné la couverture du fanzine, je suppose qu'il a forcémént dû voir les planches de Poïvet, au moins via ce numéro.

Et puis on peut s'amuser à continuer le petit jeu des influences : dans la dernière case de la 6e planche par exemple, Poïvet lui-même s'amuse à insérer du mobilier Art Nouveau qu'on croirait directement sorti du crayon de Henri Van de Velde !

Li-An a dit…

En même temps, un voyageur sur une bestiole volante c'est assez cliché depuis le début XX°. Disons que c'est une piste intéressante sans que l'on puisse vraiment parler de plagiat.

Raymond a dit…

Pour ma part, je ne pense pas que ce soit un plagiat, mais je réagis parce que je croyais (naïvement) que Moebius avait inventé Arzach "à partir de rien", et qu'il avait eu un coup de génie.

Maintenant, je trouve qu'Arzach reste une pure BD artistique, grâce à son dessin raffiné, son scénario énigmatique, son absence de dialogue, son utilisation (originale pour l'époque) de la couleur directe. C'est une BD splendide mais ... Gir/Moebius n'a pas tout inventé. Il y a une dette évidente vis à vis de Poivet.

Voilà une idole de plus qui se retrouve déboulonnée !

Quande je pense que je rêvais d'écrire un jour un billet sur Arzach. J'ai bien fait d'avoir attendu. Merci Totoche !

Les temps sont durs, tout de même

Totoche a dit…

> Li-An >>>
J'ai bien eu l'idée de faire un petit recensement de ces héros sur leur drôle de bestiau volant, mais je l'ai rapidement mise de côté vu le boulot que ça représentait. Un jour, peut-être...

> Raymond >>>
Zut ! Désolé. Si j'avais su, j'aurais attendu un peu. Je compte néanmoins sur toi pour nous écrire un beau billet dès que tu te seras remis de tes émotions.

Boyington pensif a dit…

Je t'influence, tu m'influences, on s'influence... Tout est influence dans la vie des créateurs de toute façon! Ca n'est pas reprochable en soi, quand on sait rebondir et trouver sa voie personnelle. Et pour reparler de Barbarella, dans la lancée, Jean-Claude Forest aurait-il travaillé aux côtés de Poïvet? (chez Pilote?)

Boyington à zailes a dit…

Pour en revenir aux bestioles volantes chevauchées, on peut même chercher bien avant le XXème... Allez, je lance le concours avec l'Arzach limousine de Bosch, dans "la tentation de St Antoine", boum, XVème siècle, ici:
http://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/bosch/tentationdesaintantoinecentreg.jpg
Doit n'avoir d'autres de lui, chevauchés vraiment. Dans "l'enfer" peut-être...

Anonyme a dit…

Hello Totoche;toujours un grand plaisir que de te lire(je commente peu,c'est vrai).tu creuses là,brillament,un ptit sujet du (feu!)CBD (vers 2002?):M.I.X.315 faisant le paralléle avec Arzach(10 ans d'écart)...Jamais su le fin mot de l'histoire car Poivet admirait Giraud et il est tellement difficile de dater certains travaux de Poivet,trés poussés que ces 2 pages avaient un gout d'hommage potache...Planches muettes:Est-ce que ce n'est pas souvent le cas dans ce qui apparait avant tout comme un essai,défouloir d'un dessinateur remarquable qui aimait expérimenter,sans etre un scénariste capable de fonder un long récit pour accueillir son dessin?!Merci,Totoche pour la reproduction de cet entretien!
(julien-oui,celui qui se répand parfois chez LI AN)

Totoche Tannenen a dit…

Promis, je n'ai pas plagié le CBD ! Je ne connais pas l'article dont tu parles.
L'histoire fait plus de 2 pages.
Contrairement à Arzach, elle est en noir et blanc et moins "onirique", il y a tout de même un "vrai" scénario.
L'idéal serait de reproduire l'intégralité des planches...
Encore une fois il ne s'agissait pas de dénigrer Moebius mais plutôt de donner envie de "relire du Poïvet".

-oo- a dit…

Raymond tu m'étonnes ! Aussi grand soit-il Moëbius, pas plus qu'un autre, ne peut être un créateur ex-nihilo.
J'ai l'impression que son énorme habileté, combinée avec son ouverture d'esprit en a fait à une époque charnière un véritable accélérateur d'innovation.
Avant lui dans les Pulps de SF ont pouvait voir des images (sans parler des textes qui sont également riches) apparentées à ses univers. On trouve aussi ses hachures et pointillés chez Finlay et d'autres dès les années 30.
Son talent est probablement d'avoir importé tout ça (imagerie et manière de penser) dans une BD qui était en pleine mutation, et d'avoir créé une œuvre très personnelle.
Je ne trouve pas que la planche de Poïvet minimise son talent, et d'ailleurs Barbarella est également antérieure à cette planche, donc c'est bien le constat d'un melting-pot d'influence.
Le Moëbius de cette période reste immense, pourtant à la même époque Druillet était plus original mais il n'a pas atteint cette puissance en BD.
C'est sans doute une question de justesse de ton dans un médium spécifique. Moëbius était toujours dans la BD même avec Arzach, Druillet pas souvent, et Poïvet un peu à côté (trop "dessin de mode") en restant assez classique somme toute (les histoires muettes ne sont pas nouvelles).
Dans Arzach c'est l'addition du "récit" halluciné, du dessin, de la couleur, du mouvement... et du mystère qui bouleverse le genre.



vasco

Totoche Tannenen a dit…

Comme le rappelle Yves Frémion dans Papiers Nickelés n°12 : "
Moebius confesse (par exemple dans l'ouvrage de Gilles Poussin et Christian Marmonnier, "Métal Hurlant, la machine à rêver", Denoël, 2005)) qu'il a littéralement pillé Finlay au moment même où son style s'imposait."

Glorb a dit…

c'est moche Totoche de casser les rêves de tout le monde qui voudrait que Moebius (Ô Moebius) soit un génie créateur qui ait tout sorti de sa tête géniale et hallucinée.

Tu dois bien être triste pour faire du mal aux gens comme ça.

totoche a dit…

Désolé.
J'arrête, je me fais du mal à moi-même. J'aime beaucoup ce que font Moebius, Gabrion et Brüno.

Totoche Tannenen a dit…

Hallucinante, cette réminiscence entre Winsor Mc Cay et Job :

A voir absolument ! ++++